Crime et châtiment ?

Réflexions sur Covid-19

La théorie du complot

Suite à la pandémie de Covid-19, de nombreuses histoires et théories circulent pour tenter d’interpréter, de comprendre et de donner un sens au phénomène. Il y a d’abord les théories classiques de conspiration qui réapparaissent toujours dans de telles circonstances : le virus serait une « arme secrète »… Qui a créé le virus dans un « laboratoire secret » dépend de quel pays la théorie est propagée … Wikipedia y consacre une page entière : on peut y voir par pays quelle désinformation a été envoyée dans le monde. Bonne lecture !

La nature se venge

Plus subtiles sont les impressions et les déclarations émotionnelles que j’entends ici et là pour tenter d’interpréter les événements. Ces histoires ont toutes un haut niveau de « crime et châtiment » ! En résumé : le virus Covid-19 est là pour nous donner une leçon. La nature, le cosmos est furieux contre nous et veut se venger. L’humanité dans son ensemble, avec sa mauvaise utilisation excessive des ressources naturelles, a gravement « péché », causé une pollution et un réchauffement climatique sans précédent ainsi que la disparition de milliers d’espèces animales. La nature est frappée en plein coeur et maintenant « elle riposte » …

Je soupçonne que cette pensée domine la pensée (émotionnelle) de nombreuses personnes aujourd’hui. Elle s’inscrit dans la droite ligne de la tradition judéo-chrétienne occidentale classique avec le Dieu collérique. Au XIVe siècle, on pensait aussi que la peste était « une punition de Dieu » …

Pendant des siècles, les gens ont trouvé réconfort et espoir dans les mythes et les récits bibliques qui mettent l’accent sur les thèmes du péché et du salut. Ces récits sont là pour donner un sens au « malheur » et à la « souffrance » de la vie. Pour les croyants, la vie sans ces paraboles devient vraiment absurde. Ce n’est donc pas un hasard si cette pensée refait surface dans une nouvelle variante.

Intelligence immanente

Hier, dans mes courriels, une autre variante du thème « crime et châtiment » s’est présentée : « Monologue du virus » publié sur le site web de Lundimatin. Le texte bien écrit a déjà été traduit en dix langues.

Ce texte mentionne une « intelligence immanente à la vie ». Ici, Dieu est remplacé par une forme d’intelligence immanente de la vie qui régule et dirige les choses. Dans son monologue, le virus admet qu’il est venu pour  » remettre les choses en ordre  » après que les gens en aient fait un gâchis. C’est surtout les désastres politiques et économiques causés par l’homme qui apparaît le plus fort dans le texte : l’auteur peut à peine dissimuler sa vision « radicale-gauche » de la société.

Peu de temps après, dans le même fil du courrier et en réponse à ce monologue « dur », un conte de fées pour enfants plus doux sous la forme d’un dialogue entre « Univers » et « Corona » est apparu : comment faire pour faire comprendre cette pandémie aux enfants ? Le principe est simple : nous sommes les grands coupables qui, en Chine surtout, ont tellement souillé la planète (avec notre avidité débridée) que « quelque chose » a bien dû apparaître pour nous donner une leçon…

Une perspective différente

Bouddha considérait l’existence comme douloureuse, impermanente et sans l’existence d’un « soi ». L’homme et toutes les formes de vie suivent également ce schéma. Tout est sujet à l’impermanence, rien ne reste absolument inébranlable dans la durée, pas même une âme ou une substance de la personne après la mort. Pas plus qu’il n’y a chez l’individu un moi permanent, il n’y a dans l’univers entier un être éternel qui serait appelé Dieu. Il n’y a pas de place ici pour un Dieu créateur, régulateur, bienfaiteur ou vengeur. Il n’y a pas non plus de place pour un « surmoi » ou une « super conscience ». Pas de place pour une « Nature » anthropomorphique.

Tout est conditionné, c’est-à-dire le résultat de l’interdépendance de tous les phénomènes. À aucun moment dans le cosmos, on ne trouve une cause absolue et unique pour un certain phénomène. Comparons avec la source d’une rivière : vous pouvez peut-être indiquer « l’endroit » où l’eau sort de la terre, mais cela ne met pas le doigt sur « l’origine » de la rivière. D’innombrables facteurs jouent ici un rôle, notamment la pluie qui tombe dans une certaine région, la chaleur du soleil qui fait évaporer les océans, les vents – en raison des différences de température – qui font bouger les nuages, etc. … Tout cela (et bien d’autres choses encore) forment et déterminent la rivière.

Apprendre à regarder différemment

Ces principes de base me font donc considérer le Covid-19 sous un autre angle : le virus est le résultat d’innombrables phénomènes qui ont interagi les uns avec les autres, sans qu’il soit nécessaire de trouver une seule cause absolue. Le virus est sans « soi », il ne détermine rien par lui-même, il suit simplement les lois inhérentes à « son » existence. Et le virus est également sujet à l’impermanence.

Les scientifiques ont déjà avancé des hypothèses bien fondées sur l’origine du Covid-19. Voir « L’origine proximale du SRAS-CoV-2 » publié dans la revue « Nature » le 17 mars 2020. (1)

La rencontre entre un corps humain et le virus peut être fatale dans certaines circonstances : nous le constatons tous les jours. En ce sens, ce virus n’est pas différent des autres virus et autres organismes qui peuvent être mortel: certains poisons, bactéries, microbes ou champignons peuvent affecter et détruire notre corps. Le Bouddha lui-même est mort après avoir ingéré de la nourriture empoisonnée.

Regarder mujo – l’impermanence – droit dans les yeux

Pour un bouddhiste, la seule attitude significative face à cette pandémie de Covid-19 est de rester immobile (zazen !) et d’apprécier la vie telle qu’elle est. Le Covid-19 en lui-même n’a rien de nouveau à nous apprendre, mais nous pouvons apprendre à voir les choses autour de nous différemment à la lumière des événements contemporains : c’est-à-dire hors de nos préférences et de nos aversions ! Nous devons cesser de nous laisser étourdir par les mythes et les contes de fée. Être complètement dans la vie avec ses deux pieds et montrer de la gratitude pour ce que la vie nous a apporté, malgré le fait que nous savons que tout est souffrance, impermanence et sans soi. C’est là le sens d’une vie éveillée.

(1) une phrase qui me frappe dans ce texte est :

« les données génétiques montrent de manière irréfutable que le SRAS-CoV-2 n’est pas dérivé d’une épine dorsale de virus utilisée précédemment20. Nous proposons plutôt deux scénarios qui peuvent expliquer de manière plausible l’origine du SRAS-CoV-2 : (i) la sélection naturelle chez un animal hôte avant le transfert zoonotique ; et (ii) la sélection naturelle chez l’homme après le transfert zoonotique). »